
Un ordinateur pendant un examen, ça rassure certains, ça inquiète beaucoup d’autres. Et depuis l’arrivée de l’intelligence artificielle, l’inquiétude a pris de la place. Le problème, c’est que cette peur se transforme parfois en soupçon automatique, surtout quand l’élève est en aménagement.
On va le dire clairement. Oui, on peut tricher avec un ordinateur. Comme on peut tricher sans ordinateur. Et oui, l’intelligence artificielle ajoute un nouveau mode de fraude possible. Mais non, une impression de style ou une copie jugée “trop bonne” ne sont pas une preuve.
Ce texte a un objectif simple : remettre l’anti-triche au bon endroit, côté procédure et côté preuves. Sans casser les aménagements, et sans obliger des familles à jouer les experts informatiques.
L’ordinateur enPourquoi l’ordinateur en aménagement n’est pas un privilège

Pour beaucoup d’élèves DYS, dyspraxiques, dysgraphiques, avec trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), ou handicap reconnu, écrire à la main n’est pas “un peu plus difficile”. C’est parfois impossible, ou tellement coûteux que l’épreuve devient une épreuve d’endurance.
Si tu veux remettre les bases à plat, commence par le cadre général des aménagements, PAP, PPS, Maison départementale des personnes handicapées (MDPH), et ce qui doit être cohérent entre la classe et l’examen. Le point de départ est là : aménagements scolaires DYS : loi, PAP, PPS, MDPH. Et si tu veux une vue concrète de ce que signifie “passer un examen sur ordinateur” quand c’est bien encadré, tu peux t’appuyer sur aménagements DYS : passer le bac sur ordinateur.
Un aménagement ne supprime pas la difficulté. Il la compense pour que l’épreuve teste ce qu’elle est censée tester, pas la capacité à tenir un stylo pendant quatre heures.
Triche, suspicion, preuve : ce qui est factuel, ce qui ne l’est pas

Dans cet article, on mélange volontairement fraude “classique” et suspicion “IA”, parce que l’IA n’est qu’une fraude de plus dans une liste déjà longue. Mais pour décider proprement, il faut séparer trois niveaux.
Faits vérifiables
Ce sont des éléments matériels, observables, traçables.
Un téléphone présent, un document interdit, un échange, une connexion réseau avérée, un périphérique non autorisé, un procès-verbal (PV) d’incident rédigé le jour J.
Zones grises
Ce sont des choses possibles techniquement, mais pas établies dans un cas précis.
Un Wi-Fi qui se reconnecte automatiquement, un ordinateur mal préparé, une surveillance qui n’a pas vérifié ce qu’elle pensait vérifier, un outil de détection d’IA utilisé sans protocole clair.
Opinions et peurs
“Ça sonne comme de l’IA”, “c’est trop bien écrit”, “il ne peut pas être à ce niveau”, “les détecteurs sont infaillibles”.
Ces phrases existent. Elles expliquent des soupçons. Elles ne prouvent rien.
Détecteurs d’IA : utiles pour alerter, insuffisants pour prouver
Beaucoup de dossiers récents s’appuient sur des détecteurs d’IA. Problème : ces outils ne donnent pas une preuve, ils donnent au mieux un indice. Ils peuvent produire des faux positifs, varier selon la langue, le type de texte, le niveau de reformulation, et même selon l’outil choisi. Deux détecteurs peuvent donner deux résultats opposés sur la même copie. En pratique, un score ne devrait jamais suffire à sanctionner. La seule base solide reste factuelle : accès possible à une ressource interdite, traces matérielles, procédure écrite, PV.
Si tu veux le détail, avec des exemples concrets et une grille de lecture simple, j’ai un article dédié : Détecteurs d’IA : peut-on vraiment prouver une triche ?.
La règle simple à garder en tête : on sanctionne sur des faits, pas sur une impression.
Panorama des fraudes aux examens, avec ou sans ordinateur

On peut regrouper les fraudes en grandes familles, sans rentrer dans des détails qui serviraient de mode d’emploi. En 2024, 560 cas de fraude ont été signalés pour environ 687 000 candidats au bac, soit moins d’1 cas pour 1 000. Par rapport à 2010, on observe une hausse d’ordre de grandeur proche de +50 %. Dans les dossiers 2024, l’IA ne représente que 4,7 % des fraudes, loin derrière les fraudes liées aux nouvelles technologies (smartphones, montres, oreillettes, tablettes) et les antisèches.
Fraudes matérielles classiques
Téléphone, montre connectée, écouteurs, antisèche papier, documents, échanges entre candidats, toilettes utilisées comme zone grise, etc.
C’est ancien, c’est connu, et les centres d’examen ont l’habitude de gérer.
Fraudes “numériques” avec support autorisé
C’est là que l’ordinateur entre dans le sujet.
Le PC est autorisé, mais certaines fonctionnalités ou certains usages ne le sont pas, accès réseau, périphériques, fichiers non autorisés, fonctions de correction non prévues, etc.
Fraude par intelligence artificielle
C’est une sous-catégorie de la fraude numérique.
Elle peut être en ligne ou hors ligne, elle peut passer par un téléphone ou par un ordinateur, et elle peut aussi n’être qu’un soupçon basé sur le style.
Point clé : l’intelligence artificielle ne change pas la logique du droit et de la preuve. Elle change seulement les scénarios possibles.
Les affaires 2024–2025 de bac annulé qui ont mis le feu aux poudres
On ne parle pas ici de rumeurs vagues. On parle d’affaires médiatisées, avec des décisions, des commissions, parfois des recours.
Strasbourg 2024 : soupçon d’IA, puis relaxe
En 2024, un candidat au bac est soupçonné d’avoir utilisé une intelligence artificielle pendant l’épreuve de philosophie. Son cas fait du bruit, notamment parce qu’il composait sur ordinateur grâce à un aménagement.
Fin août 2024, l’académie de Strasbourg indique que deux dossiers “IA” ont été examinés et que les deux élèves ont été relaxés. [Article Figaro]
À retenir : un soupçon peut déclencher une procédure, et une procédure peut se terminer sans sanction quand la preuve ne tient pas.
Aix-Marseille 2025 : l’affaire Sofiène
Sofiène, lycéen de Peypin (Bouches-du-Rhône), est dyspraxique et dysgraphique, et présenté comme HPI. Il bénéficie d’un aménagement lui permettant de composer sur ordinateur, parce que l’écriture manuscrite est trop coûteuse pour lui.
Au bac 2025, lors de l’épreuve d’HGGSP, il obtient 19/20. Après correction, le correcteur signale un soupçon d’usage d’intelligence artificielle, en s’appuyant sur l’excellence du niveau, certaines formulations et la structure jugée atypique pour un élève de terminale. La famille conteste et décrit un cadre très verrouillé : ordinateur remis au lycée plusieurs jours avant pour être contrôlé, rendu seulement le jour J, composition sur document “sécurisé”, sans internet dans la salle, sous surveillance (surveillant, parfois AESH selon les récits). [ article ]
L’élément qui fait basculer le dossier est la temporalité : l’accusation est portée après l’épreuve, puis Sofiène est convoqué en commission. La décision tombe le 5 septembre 2025 : baccalauréat annulé dans sa totalité. Conséquence concrète rapportée ensuite : sa poursuite en fac de droit à Aix est stoppée, il ne peut plus valider l’année et doit repasser l’ensemble du bac, soit environ 12 épreuves, en 2026
Orange 2025 : le cas Cécilia
En 2025, un autre cas circule largement, associé à Orange (Vaucluse), avec une élève souvent appelée “Cécilia” dans les récits. le schéma raconté ressemble à Aix-Marseille : suspicion d’IA, recours à des “détecteurs”, doute sur le niveau réel, et sanction lourde. [articles france 3]
À retenir : même sans détails parfaitement homogènes, ces récits montrent la même faille, l’usage d’outils ou d’impressions comme substitut de preuve matérielle.
Ce que ces affaires révèlent, au-delà des cas particuliers
Le biais “copie trop bonne”
C’est le poison numéro un.
Une copie très propre au clavier, surtout si l’élève a une habitude ancienne de la frappe, peut surprendre un correcteur. Et l’aménagement rend l’élève plus visible, donc plus suspecté.
Des pratiques très différentes selon les centres
PC fourni ou PC personnel, Wi-Fi vraiment neutralisé ou juste “coupé à l’écran”, salle dédiée ou pas, PV rédigé ou non.
L’anti-triche est parfois géré “à l’arrache”
Alors que la responsabilité devrait être institutionnelle.
Si l’institution autorise un ordinateur, elle doit aussi définir une procédure standard, et des preuves standard.
Ce que l’école et le centre d’examen doivent mettre en place
Le bon cadre anti-triche a deux buts. Réduire vraiment le risque, et produire des preuves simples si une accusation tombe après coup. La base, c’est une session d’examen dédiée, sur un environnement standardisé. Idéalement, le PC est fourni par l’établissement ou confié à l’avance pour être préparé et vérifié par un technicien. Le “mode examen” comprend aussi un nettoyage, aucun document personnel accessible, et uniquement les logiciels explicitement autorisés. Point critique : la pédagogie doit lister précisément les logiciels nécessaires, pas une formule vague du type “logiciels adaptés”. Sinon, on supprime trop, ou pas assez, et on crée du flou.
Aujourd’hui, il n’existe pas, à ma connaissance, une procédure de vérification commune à tous les établissements. Donc la qualité varie, désactivation Wi-Fi/Bluetooth plus ou moins sérieuse, contrôle des contournements plus ou moins complet, contrôle des logiciels autorisés plus ou moins traçable. Pourtant, il existe des méthodes techniques robustes pour bloquer l’accès internet et limiter l’exécution aux seuls logiciels autorisés. Ce que l’institution doit ajouter, c’est une trace écrite. Une fiche de conformité signée (ou une mention au PV de salle) indiquant le poste utilisé, le contrôle réalisé, et l’absence d’incident. Si vous êtes en démarche, renvoie vers aménagements d’examen : ne ratez pas la demande avant fin 2025 pour sécuriser l’autorisation et la cohérence du dossier.
Ce que les parents et l’élève peuvent faire, sans se transformer en techniciens
En examens officiels, le centre est censé gérer. Dans les évaluations courantes, c’est souvent le point faible. Pourtant, c’est là que tout se joue : il faut tester le mode examen pendant l’année, sur des devoirs notés, pour éviter la panique le jour J. Concrètement, l’équipe pédagogique peut demander une “session examen” (compte dédié sans droits admin), un PC préparé avant l’épreuve, et une règle simple : aucun document perso, uniquement le traitement de texte et les outils autorisés. Après l’évaluation, on réactive l’usage normal en revenant sur la session habituelle ou en restaurant la configuration prévue. L’idée n’est pas de vivre toute l’année en mode verrouillé, mais d’entraîner l’élève aux conditions d’examen et de rendre la procédure reproductible.
Côté famille, l’objectif n’est pas de bricoler de la sécurité informatique, mais d’arriver avec du factuel. Notification d’aménagement, liste des logiciels autorisés, et logistique clarifiée. Si un incident est évoqué, on revient à la question utile : quel fait a été constaté, et où est-ce écrit. Le PV et les traces de contrôle valent plus que n’importe quel débat sur le style ou sur des impressions. Enfin, accepter qu’il existe encore du cas par cas (exemple : certains logiciels d’aide comme Dragon ou Antidote acceptés ici, contestés là) et pousser, quand c’est possible, pour des règles communes, stables, et écrites.
Et pour le brevet, c’est pareil, parfois en plus fragile
Au diplôme national du brevet, les centres ont parfois moins d’expérience des aménagements numériques, et les familles découvrent le sujet au dernier moment.
Pour les demandes d’adaptation et ce qui est réaliste : aménagements DYS au brevet : ordi, tiers-temps, scribe.
Et pour le retour d’expérience “PC ou iPad” : passer le brevet sur PC ou iPad quand on est DYS.
Comment répondre à une suspicion “IA” sans s’effondrer
La suspicion “IA” a une particularité.
Elle arrive souvent après coup, et elle est souvent formulée comme une impression. “Trop structuré”, “trop long”, “trop mature”.
Ça met la famille en position défensive.
La stratégie efficace est factuelle.
Questions utiles, à poser calmement :
- Qu’est-ce qui est reproché exactement, une connexion, un outil, un fichier, un objet, ou un jugement sur le style.
- Quelles preuves matérielles existent, le jour J, en salle.
- Y a-t-il un PV, et que dit-il.
- Quel protocole de contrôle du PC a été appliqué.
- Qui était présent, où, et dans quelles conditions.
Ce qu’il vaut mieux éviter :
- Partir en argument moral (“il ne ferait jamais ça”).
- Se battre sur des généralités (“les détecteurs sont nuls”).
- Accepter une discussion floue sans demande de faits.
Le style d’un texte n’est pas une preuve.
Un score de détection, sans protocole clair, n’est pas une preuve.
La preuve, c’est une violation constatée d’une règle, ou une possibilité d’accès démontrée, dans des conditions documentées.
Ce qu’on doit défendre collectivement
Le sujet n’est pas “ordinateur oui ou non”. Le sujet, c’est “procédure oui ou non”.
On ne retire pas un aménagement parce que l’anti-triche est mal organisé.
On sécurise l’épreuve correctement, pour tout le monde, et on garde l’aménagement pour ceux qui en ont besoin.
Les affaires Strasbourg 2024, Aix-Marseille 2025 et Orange 2025 ont au moins un mérite.
Elles obligent à rappeler un principe simple : l’école doit lutter contre la fraude, mais elle doit le faire avec des preuves, pas avec des impressions. Et elle doit le faire sans fabriquer des victimes collatérales parmi les élèves qui avaient un aménagement légitime.
Partagez :
